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8 mars au Maroc : derrière les chiffres, l'exigence d'une égalité réelle
March 9, 2026

Ce 8 mars, comme chaque année, le monde marque un arrêt pour dresser le bilan des droits des femmes. C'est l'occasion de porter un regard lucide, ni complaisant ni défaitiste, sur la situation de la femme marocaine, à la lumière de la dynamique engagée depuis la Constitution de 2011.

Des avancées réelles, mais à décrypter

Les progrès existent et méritent d'être reconnus. Le recul des mariages de mineures et de la polygamie témoigne d'une évolution des mentalités. Mais si la prise de conscience citoyenne y contribue, la baisse du pouvoir d'achat et la contraction du marché de l'emploi ont joué un rôle au moins aussi déterminant. Des progrès contraints par les circonstances économiques restent des progrès fragiles.

L'avancée la plus significative, et la plus porteuse d'espoir, nous vient des Universités : les femmes représentent aujourd'hui 60 % des effectifs des établissements d’enseignement supérieur, et jusqu'à 62 % dans certaines grandes Écoles. C'est une révolution silencieuse, dont les effets sur la société marocaine devraient être transformateurs. Ils devraient, car la réalité du marché de l'emploi raconte une autre histoire.

Le paradoxe marocain : des diplômées, mais pas des égales

Les données du Haut-Commissariat au Plan sont sans ambiguïté : les taux d'activité et d'emploi des femmes restent structurellement inférieurs à ceux des hommes, et l'écart ne se comble pas. Comment expliquer qu'une société qui forme autant de femmes qualifiées continue de les maintenir à l'écart des sphères de décision et de production ? La réponse ne se trouve pas dans les statistiques, elle réside dans ce que les statistiques ne mesurent pas.

Car derrière les chiffres, il y a des attitudes. Des comportements qui invisibilisent. Des plafonds de verre que l'on ne nomme pas. Des cultures organisationnelles qui tolèrent l'excellence féminine à condition qu'elle reste à sa place. Cette part immergée de l'iceberg, les inégalités structurelles de traitement, les biais inconscients, les formes ordinaires de discrimination, n'est ni comptabilisée ni sanctionnée. Elle traduit pourtant le malaise profond d'une société où une certaine conception de la masculinité continue de s'ériger en norme, au détriment des droits et de la dignité des femmes.

La présence ne traduit pas forcément l'égalité

La représentation croissante des femmes dans les sphères politiques, économiques et législatives est un acquis indéniable. Néanmoins, il est légitime de s’interroger sur l’impact sur les politiques publiques. Cette représentation a-t-elle généré des budgets sensibles à l'égalité, des réformes structurelles qui améliorent concrètement la vie des Marocaines les plus vulnérables ? Le bilan est contrasté. Des avancées existent, la budgétisation sensible au genre, initiée dès les années 2000, place le Maroc en position pionnière sur le continent africain. Mais leur traduction en impacts mesurables sur le terrain reste insuffisante et inégale.

Car une fracture demeure, profonde et largement invisibilisée. Des femmes sans voix et sans protection continuent de porter le poids d'un système qui n'a pas encore intégré leurs réalités dans ses priorités. Les cueilleuses de fraises, les travailleuses du secteur informel, qui représentent une part considérable de la main-d'œuvre féminine marocaine, exercent une activité économique réelle, souvent vitale pour leurs foyers, sans droits effectifs ni représentation collective. 

Ce n'est pas la présence des femmes dans les institutions qu'il faut remettre en cause, c'est l'absence de continuité entre cette présence et les politiques qui atteignent celles qui en ont le plus besoin. L'égalité ne peut rester un horizon réservé aux femmes qui ont déjà franchi les portes du pouvoir.

L'égalité réelle doit embrasser l’ensemble des citoyennes. Elle se loge dans les champs de fraises, dans les marchés informels, dans les foyers où des femmes travaillent sans être comptées — et gouvernent sans être écoutées.

Le Code de la famille : la réforme qui n'attend plus

La pierre angulaire de l'égalité hommes/femmes au Maroc reste le Code de la famille. Sa réforme, pourtant annoncée, demeure suspendue. Les voix de la société civile qui la portent se sont progressivement étiolées.

L'article 19 de la Constitution de 2011 est sans équivoque : il consacre l'égalité des sexes en droits et libertés. Quinze ans après son adoption, sa mise en œuvre effective reste inachevée. L’aboutissement des réformes législatives sont le gage et l'expression d'une conviction nationale qu'une société juste ne peut prospérer durablement en sacrifiant la dignité de la moitié de ses membres.

Ce dont le Maroc a besoin

Le Maroc a besoin d'une renaissance de la société civile, plurielle et exigeante. Il a besoin de jeunes, femmes et hommes, qui refusent l'idée que l'égalité est un luxe ou une importation culturelle étrangère. Car investir dans les droits des femmes, c'est investir dans la cohésion sociale, dans la croissance économique et dans la confiance des citoyens envers leur État.

 

Ce 8 mars, ne nous contentons pas de célébrer, exigeons.